Tartares, Ouzbeks, Nénètses / tout le peuple ukrainien, / et même les Allemands de la Volga / attendent les traducteurs.
Et peut-être, en ce moment, / un Japonais / me traduit en turc / et atteint mon âme.

Ossip Mandelstam


mercredi 24 juin 2015

Yirama Castaño Güiza (1964 – Colombie)




Contrairement à ce que certains
peuvent penser ou écrire
la poésie sert à profaner.
Et ce verbe signifie beaucoup plus
que retirer la terre des morts
ou arriver jusqu’au tu après
avoir creusé dans le je
ou épier par la fente du paradis.
Profaner c’est habiter le silence
pour lui donner la forme d’une bouche rouge.



Opuesto a lo que algunos
puedan pensar o escribir
la poesía sirve para profanar.
Y este verbo es mucho más
que sacar la tierra de los muertos
o llegar hasta el tú después
de excavar en el yo
o espiar por la rendija del paraíso.
Profanar es habitar el silencio
para darle forma de boca roja.





L’heure nue cicatrise la fissure.

Un silence âpre provoque la fièvre,
la minceur des cendres.

Un souffle suffit
pour initier le sacrifice des masques.



La desnuda hora cicatriza la grieta.

Un áspero silencio provoca la fiebre,
la delgadez de las cenizas.

Basta un soplo
para iniciar el sacrificio de las máscaras.



jeudi 2 avril 2015

Chantal Maillard (1951 - Espagne)





Initiation

Je grandis du néant.
Mes yeux sondent
la clarté diffuse
mes mains
se posent et sondent
j’ouvre des trous
mon corps des trous
dans le ciel des trous
je sonde les étoiles
des trous qui pleuvent
et c’est une douleur
la douleur pénètre
mon corps sonde
la douleur peut-être
le plaisir
cherche
découvre le moi
ma bouche dit
je reviens sur moi-
même et je sonde
il y a tant d’aveuglement
je ferme les yeux
je ferme tout
et soudain je m’ouvre
je vois
je vois ce qu’il n’y a pas
je vois
je grandis du néant.


Iniciación

Estoy creciendo de la nada.
Mis ojos tantean
la claridad difusa
mis manos
se posan y tantean
abro agujeros
mi cuerpo agujeros
en el cielo agujeros
tanteo las estrellas
agujeros que llueven
y es dolor
y el dolor penetra
mi cuerpo tantea
el dolor tal vez
el gozo
indaga
descubre el mí
mi boca dice
vuelvo sobre mí
misma y tanteo
¡es tanta la ceguera!
cierro los ojos
lo cierro todo
y de repente me abro
veo
veo lo que no hay
veo
estoy creciendo de la nada.



L’infini n’existe pas

L’infini n’existe pas :
l’infini est la surprise des limites.
Quelqu’un constate son impuissance
puis la prolonge au-delà de l’image, dans l’idée,
et naît l’infini.
L’infini est la douleur
de la raison qui assaille notre corps.
L’infini n’existe pas, mais l’instant si :
ouvert, atemporel, intense, dilaté, solide ;
en lui un geste se fait éternel.
Un geste est une trajet et une trajectoire,
un estuaire, un delta de corps qui confluent,
plus qu’un trajet un point, une explosion,
un geste n’est ni le début ni la fin de rien,
il n’y a pas de volonté dans le geste, mais un impact ;
un geste ne se fait pas : il arrive.
Et quand quelque chose arrive il n’y a pas d’échappatoire :
tout regard a son lieu dans l’éclat,
toute voix est un signe, tout mot fait
partie du même texte.


No existe el infinito

No existe el infinito:
el infinito es la sorpresa de los límites.
Alguien constata su impotencia
y luego la prolonga más allá de la imagen, en la idea,
y nace el infinito.
El infinito es el dolor
de la razón que asalta nuestro cuerpo.
No existe el infinito, pero sí el instante:
abierto, atemporal, intenso, dilatado, sólido;
en él un gesto se hace eterno.
Un gesto es un trayecto y una trayectoria,
un estuario, un delta de cuerpos que confluyen,
más que trayecto un punto, un estallido,
un gesto no es inicio ni término de nada,
no hay voluntad en el gesto, sino impacto;
un gesto no se hace: acontece.
Y cuando algo acontece no hay escapatoria:
toda mirada tiene lugar en el destello,
toda voz es un signo, toda palabra forma
parte del mismo texto.



Tu ne mettras pas de nom au feu

Tu ne mesureras pas la flamme
avec des mots dictés par la tribu,
tu ne mettras pas de nom au feu,
tu ne mesureras pas sa portée.
Toutes les flammes sont le même feu.
Mon corps est une torche qui éclaire l’effroi
que la raison élabore dans ses ténèbres.
Il faut regarder le corps, bien à l’intérieur,
toucher le centre ardent, l’ouvrir et propager
la jouissance de la lave.
Qu’importe entre quelle hanche
dans quelle poitrine elle glisse,
qu’importe la stature, le sexe ou la matière
puisque tous nous marchons sur le même bûcher.
Tu ne mesureras pas la flamme avec des mots qui cachent
les vieux sentiments des hommes.


No pondrás nombre al fuego

No medirás la llama
con palabras dictadas por la tribu,
no pondrás nombre al fuego,
no medirás su alcance.
Todas las llamas son el mismo fuego.
Mi cuerpo es una antorcha que alumbra los espantos
que la razón constituye en sus tinieblas.
Hay que mirar al cuerpo, muy adentro,
tocar el centro ardiente, abrirlo y propagar
el gozo de la lava.
No importa en qué caderas,
en qué pecho resbale,
no importa la estatura, el sexo o la materia
pues todos caminamos sobre la misma pira.
No medirás la llama con palabras que encubren
los viejos sentimientos de los hombres.



L’autre rive

Un jour, quand l’air pèsera comme une terre assoiffée sur les corps nus, peut-être parviendra-t-elle à être la voix de ce pèlerin qui s’est tu ou l’eau qui, goutte à goutte, glisse sur sa poitrine.
Il n’a jamais été sur l’autre rive, il sait que là-bas les dieux dorment dans la poussière. Et il sait que lorsqu’un homme par hasard s’endort sur l’autre rive – ce lieu qui toujours occupe le regard – ils se réveillent et se contemplent en lui.
Si cet homme, alors, se réveille, il devient un miroir qui éclate avec le soleil.


La otra orilla

Algún día, cuando el aire pese como tierra sedienta sobre los cuerpos desnudos, tal vez alcance a ser la voz de aquel peregrino que enmudeció o el agua que, gota a gota, resbala por su pecho.
Él nunca estuvo en la otra orilla pues sabe que allí los dioses duermen en el polvo. Y sabe que cuando un hombre por azar se duerme en la otra orilla –ese lugar que siempre ocupó la mirada– ellos se despiertan y se contemplan en él.
Si ese hombre, entonces, se despierta, se convierte en espejo y estalla con el sol.


samedi 28 mars 2015

Miguel Ángel Bustos (1932-1976, Argentine)





VEILLÉE BAPTÊME ET NOCES DU CORPS 

1


S’il était possible
de quitter l’os et l’âme
et parler d’autres choses.
De choses qui ne frappent pas
qui volent
viennent dormir
rien de plus. Mais
quel est cet incendie
ces yeux qui tournent et tournent si tristes
pure moelle et mort
qui sont le goût que j’ai.
Qu’est-ce sinon la veillée de ce qui meurt en moi
et le baptême de ce qui naît en moi
Seigneur corps
je t’habille te chausse et te marie avec mes yeux
bien que j’en perde la vie.


2

Deux cent sept os
nez front ventre visage
crue du sang
chair vive
crevasse des voix et des larmes
font le corps.
Aujourd’hui en octobre
où tant bien que mal je suis parvenu
je sens la matière
proche
pénétrable comme jamais.
Aujourd’hui en octobre
où je joue
à la vie à la mort
ce que j’ai vu
les histoires cruelles
ce qui viendra un jour à m’arriver
dans ces mots qui ne sont pas les miens
qui sont au vent de milliers d’années.
Pour toujours au vent.



VELORIO BAUTISMO Y BODAS
DEL CUERPO

1

Si fuera posible
salir del hueso y del alma
y hablar de otras cosas.
Cosas que no golpeen
vuelen
vengan a dormir
nada más. Pero
qué es este incendio
esta vuelta y vuelta de ojos tristísimos
pura médula y muerte
que tengo para sabor mío.
Qué es sino el velorio de lo que se me muere
y el bautismo de lo que me nace.
Señor cuerpo
te visto te calzo y te caso con mis ojos
aunque en esto me vaya la vida.


2

Doscientosiete huesos
nariz frente vientre cara
venida de la sangre
carne viva
barranco de las voces y los llantos
hacen el cuerpo.
Hoy de octubre
a donde mal o bien he llegado
siento la materia
cercana
penetrable como nunca.
Hoy de octubre
en que me juego a
vida o muerte
lo que vi
las crudas historias
lo que irá a pasarme alguna vez
en estas palabras que no son mías
que son del viento de miles de años.
Para siempre del viento.






À COUP DE GRIFFE

   Jusqu’à la venue des années de l’aube perpétuelle, nous rêvons et souffrons dans la nuit sauvage qui nous blesse l’âme, nous sommes la furie, chats cruels de sang dur, conquérant à coup de griffe le matin et la vie.


A GOLPE DE ZARPA

   Hasta que lleguen los años de la alborada perpetua, soñamos y sufrimos en la noche salvaje que nos hiere el alma, somos la furia, gatos crueles de sangre dura, conquistando a golpe de zarpa la mañana y la vida.


 

vendredi 27 mars 2015

Leopoldo Castilla (1947 - Argentine)




On engendre son vautour : l’oubli.
Quelqu’un ne se souviendra plus d’une femme,
un autre de son pays, de dieu
ou de son destin.
Quelque part
parmi les gestes perdus, les histoires brisées,
errent les soirs inachevés,
flottent absent les objets,
les villes refroidies
et toi et moi, inconnus.

Le chaos comme l’homme
n’est pas fait de lui-même.

Quand il ne restera plus rien
la création s’accomplira vide
accumulant
une intense odeur humaine.
                  Une odeur carnivore.


 
Uno engendra su buitre: el olvido.
Alguien no recordará a una mujer.
otro un país, a dios
o su destino.
En algún lugar
entre los gestos perdidos, las historias rotas,
vagan las tardes inconclusas,
flotan ausente los objetos,
enfriadas las ciudades
y tú y yo, desconocidos.

El caos como el hombre
no está hecho de sí mismo.

Cuando no quede nada
la creación se cumplirá vacía
acumulando
un intenso olor humano.
                
Un olor carnívoro.





Le temps filait en se cachant.
Parfois il semblait un brouillard,
                     parfois du silence.
Quand ils avaient de la peine ils le voyaient. Et aussi
dans le pourrissement
                     et le désir.

Ils lui firent une place dans le troupeau.
Un étranger triste.
Ils lui donnaient à boire de l’eau grise
des filets de rien du tout,
ils lui donnaient à manger leurs morts.

Lui, il dévorait sans les regarder,
c’était une deuxième ombre,
occupant toutes les fentes
le rebondissement de la joie,
les fêlures de l’oubli, les trous noirs de l’effroi.

Depuis lors il ordonne.
Depuis lors
comme le feu
chacun est tué par sa naissance.

Il s’en ira sans se souvenir de nous,
nous laissant derrière
           petits os d’un éclair
                                       
                      (ils se prenaient pour des feuilles.
                                 Et ils étaient le vent.)



Andaba oculto el tiempo.
A veces parecía un nublazón,
                               otras veces silencio.
Cuando se apenaban lo veían. Y también
en la putrefacción
                            y el deseo.

Le hicieron un lugar en la manada.
Un extranjero triste.
Le daban a beber agua perdida,
hilitos de nada,
le daban a comer sus muertos.

El devoraba sin mirarlos,
era una segunda sombra
ocupando todos los resquicios:
de la alegría el salto,
las grietas del olvido, los agujeros del miedo.

Desde entonces manda.
Desde entonces
como al fuego
a cada uno lo mata su nacimiento.

Se irá sin recordarnos.
dejándonos atrás
              huesitos de un relámpago

                                   ( hojas se creían.
                                        Y eran el viento.