jeudi 6 mars 2014

Leopoldo María Panero (1948 - 2014, Espagne)


En hommage au poète Leopoldo María Panero, mort le 5 mars 2014


DÉSIR D’ÊTRE PEAU ROUGE


La plaine infinie et le ciel son reflet.
Désir d’être peau rouge.
Aux villes sans air arrive parfois sans bruit
le hennissement d’un onagre ou le trot d’un bison.
Désir d’être peau rouge.
Sitting Bull est mort : aucun tambour
n’annonce son arrivée dans les Grandes Prairies.
Désir
d’être peau rouge.
Le cheval de fer traverse maintenant sans peur
des déserts brûlants de silence.
Désir d’être peau rouge.
Sitting Bull est mort et aucun tambour
afin de le faire revenir du royaume des ombres.
Désir d’être peau rouge.
Un dernier cavalier a traversé la plaine
infinie, laissant derrière lui une vaine
traînée de poussière, que le vent dissipe.
Désir d’être peau rouge.
Dans la Réserve ne niche pas
un serpent à sonnette, mais l’abandon.
DÉSIR D’ÊTRE PEAU ROUGE.
(Sitting Bull est mort, les tambours
le crient sans attendre de réponse.)


REQUIEM POUR UN POÈTE


Qu’est-ce que mon âme, tu demandes
à une image attachée.
C’est un dieu dans l’ombre
priant l’ombre.
C’est peut-être un esclave
léchant avec sa langue les restes de la vie.
La corde qu’au cou
nous portions attachée se détache facilement,
parce qu’elle n’est qu’illusion, la même chose que la vie,
que la douleur et la mort et le rêve d’argent.
Seule la vieillesse disent-ils répond à ta question.
Une peau ridée et un homme qui a honte
de se regarder dans le miroir assoiffé.
Un jour je mourrai. Un jour je serai seul,
chevauchant un élan dans la rue, et l’air
sera pour mes yeux le signal de la fuite.
Déjà mes mains ne seront plus mes mains,
ni un seul bon souvenir
ne me liera plus désormais à la vie.
Je verrai passer un enfant sur le trottoir de l’effroi
et je lui demanderai mon nom si demain je renais.


TANGER

                                           (Café Bar Tingis, Zocco Chicco)


Mourir dans des chiottes à Tanger
avec mon corps embrassant le sol
fin du poème et vérité de mon existence
où les aigles pénètrent à travers les fenêtres du soleil
et les anges enflamment leurs épées sur la porte des toilettes
où la merde a parlé de Dieu
se défaisant
peu à peu entre les mains
dans l’acte de la lecture
et un pigeon
sur des corps nus d’arabes
marchant, barbares, sur la pluie
et sur la tombe du poème introduisant leurs épées
et la mort.

Et un enfant en guenilles a léché mes mains
et mon cou, et m’a dit « Meurs,
c’est une belle ville pour mourir »
tu verras comment les oiseaux se traînent et crachent de l’eau par les narines
quand tu meurs
et comment Filis me prend dans ses bras et la ville se rend
devant le siège des condamnés
je préfère vivre au siège du néant
avec une marque de merde au front.



vendredi 9 août 2013

Primo Levi (1919-1987, Italie)



Voix

Voix muettes depuis toujours, ou depuis hier, ou à peine éteintes ;
Si tu tends l’oreille tu en recueilles encore l’écho.
Voix rocailleuses de qui ne sait plus parler,
Voix qui parlent et ne savent plus dire,
Voix qui croient dire,
Voix qui disent et ne se font pas entendre :
Chœurs et cymbales pour contrebander
Un sens dans le message qui n’a pas de sens,
Pur bourdonnement pour simuler
Que le silence n’est pas silence.
A vous parle, compaings de galle :
Je vous le dis, compagnons de débauche
Ivres comme moi de mots,
Mots-épée et mots-venin,
Mots-clé et crochet,
Mots-sel, masque et népenthès.
Le lieu où nous allons est silencieux
Ou sourd. Ce sont les limbes des seuls et des sourds.
       La dernière étape tu dois la parcourir sourd,
       La dernière étape tu dois la parcourir seul.

                                                                          
                                                                   10 février 1981

Voci

Voci mute da sempre, o da ieri, o spente appena;
Se tu tendi l’orecchio ancora ne cogli l’eco.
Voci rauche di chi non sa più parlare,
Voci che parlano e che non sanno più che dire,
Voci che credono di dire,
Voci che dicono e non si fanno intendere:
Cori e cimbali per contrabbandare
Un senso nel messaggio che non ha senso,
Puro brusio per simular
Che il silenzio non sia silenzio.
A vous parle, compaings de galle:
Dico a voi, compagni di baldoria
Ubriacati come me di parole,
Parole-spada e parole-veleno,
Parole chiave e grimaldello,
Parole sale, maschera e nepente.
Il luogo dove andiamo è silenzioso
O sordo. È il limbo dei soli e dei sordi.
       L’ultima tappa devi correrla sordo,
       L’ultima tappa devi correrla da solo.



                                                      
 
                                                   10 febbraio 1981

dimanche 7 avril 2013

Guadalupe Grande (1965 - Espagne)


Méditation

Abasourdies de tellement savoir
et de ne comprendre rien
les cendres de la mémoire
s’éparpillent dans l’air


Une cuillerée de poussière en plus
rien qu’une autre cuillère de nostalgie.
Ouvre la bouche, ma fille, mange et tais-toi.
Cruelle nourriture que la nostalgie,
naufrage désolé de la vie,
miroir injuste et insatiable.
Encore une autre bouchée, ma fille, mâche et avale.


Meditación

Aturdidas de tanto saber
y de no entender nada
las cenizas de la memoria
se esparcen en el aire

Una cucharada más de polvo,
tan sólo otra cucharada de nostalgia.
Abre la boca, niña, come y calla.
Cruel alimento es la nostalgia,
naufragio desolado de la vida,
espejo injusto e insaciable.
Otro bocado más, niña, mastica y traga.



Mouchoirs en papier

Une lumière allumée dans chaque maison
ici,
au bord sans limite de la pénombre.

Avec ces deux yeux seuls
et cette langue absurde,
cette bouche déchirée,
ce trou plein de cendres dans la gorge
j’écoute le passage d’un train perdu
pour je ne sais quoi, pour je ne sais qui.

… et qui te regarde alors, qui ?
« Adieu et prends pitié. »

Mais c’est la lumière des jours,
c’est l’ombre bleue de la mémoire
qui illumine à l’heure précise
les conjugaisons de la pluie sur les cartes,
sur les plans,
sur la cartographie souterraine
et son étrange germination.

Quais, rues, voies,
trottoirs, boulevards, souterrains,
ponts, places, avenues :
sommes-nous
vraiment
à l’intérieur ?
« sommes-nous
vraiment
dehors ? »

À l’heure précise de ne pas savoir,
un mouchoir en papier sèche
un fil de distance
qui glisse sur les joues :
les assiettes résonnent,
les ustensiles s’agitent dans les cuisines,
on entend la conversation du jour,
la rumeur de la lumière qui s’éteint,
le bruit de la lumière qui s’allume,

et tout s’apprête à partir ou arriver
une fois de plus.


Pañuelos de papel

Una luz encendida en cada casa,
aquí,
en el borde sin límite de la penumbra.

Con estos dos ojos solos
y esta lengua absurda,
este boca rota,
este hueco lleno de ceniza en la garganta
escucho el paso de un tren perdido
no sé porqué, no sé por quién.

¿...y quién te mira entonces, quién?
“Adiós y ten piedad”.

Pero esta es la luz de los días,
esta es la sombra azul de la memoria
que ilumina a la hora punta
las conjugaciones de la lluvia sobra los mapas,
sobre los planos,
sobre la cartografía subterránea
y su extraña germinación.

Andenes, calles, vías,
acera, bulevares, subterráneos,
puentes, plazas, avenidas:
¿estamos
de verdad
dentro?,
“¿estamos
de verdad
fuera”.

A la hora punta de no saber,
un pañuelo de papel seca
la hebra de distancia
que resbala por las mejillas:
suenan los platos,
se afanan los utensilios en las cocinas,
se escucha la conversación del día,
el rumor de la luz que se apaga,
el ruido de la luz que se enciende,

y todo se dispone a partir o llegar
una vez más.