dimanche 7 avril 2013

Guadalupe Grande (1965 - Espagne)


Méditation

Abasourdies de tellement savoir
et de ne comprendre rien
les cendres de la mémoire
s’éparpillent dans l’air


Une cuillerée de poussière en plus
rien qu’une autre cuillère de nostalgie.
Ouvre la bouche, ma fille, mange et tais-toi.
Cruelle nourriture que la nostalgie,
naufrage désolé de la vie,
miroir injuste et insatiable.
Encore une autre bouchée, ma fille, mâche et avale.


Meditación

Aturdidas de tanto saber
y de no entender nada
las cenizas de la memoria
se esparcen en el aire

Una cucharada más de polvo,
tan sólo otra cucharada de nostalgia.
Abre la boca, niña, come y calla.
Cruel alimento es la nostalgia,
naufragio desolado de la vida,
espejo injusto e insaciable.
Otro bocado más, niña, mastica y traga.



Mouchoirs en papier

Une lumière allumée dans chaque maison
ici,
au bord sans limite de la pénombre.

Avec ces deux yeux seuls
et cette langue absurde,
cette bouche déchirée,
ce trou plein de cendres dans la gorge
j’écoute le passage d’un train perdu
pour je ne sais quoi, pour je ne sais qui.

… et qui te regarde alors, qui ?
« Adieu et prends pitié. »

Mais c’est la lumière des jours,
c’est l’ombre bleue de la mémoire
qui illumine à l’heure précise
les conjugaisons de la pluie sur les cartes,
sur les plans,
sur la cartographie souterraine
et son étrange germination.

Quais, rues, voies,
trottoirs, boulevards, souterrains,
ponts, places, avenues :
sommes-nous
vraiment
à l’intérieur ?
« sommes-nous
vraiment
dehors ? »

À l’heure précise de ne pas savoir,
un mouchoir en papier sèche
un fil de distance
qui glisse sur les joues :
les assiettes résonnent,
les ustensiles s’agitent dans les cuisines,
on entend la conversation du jour,
la rumeur de la lumière qui s’éteint,
le bruit de la lumière qui s’allume,

et tout s’apprête à partir ou arriver
une fois de plus.


Pañuelos de papel

Una luz encendida en cada casa,
aquí,
en el borde sin límite de la penumbra.

Con estos dos ojos solos
y esta lengua absurda,
este boca rota,
este hueco lleno de ceniza en la garganta
escucho el paso de un tren perdido
no sé porqué, no sé por quién.

¿...y quién te mira entonces, quién?
“Adiós y ten piedad”.

Pero esta es la luz de los días,
esta es la sombra azul de la memoria
que ilumina a la hora punta
las conjugaciones de la lluvia sobra los mapas,
sobre los planos,
sobre la cartografía subterránea
y su extraña germinación.

Andenes, calles, vías,
acera, bulevares, subterráneos,
puentes, plazas, avenidas:
¿estamos
de verdad
dentro?,
“¿estamos
de verdad
fuera”.

A la hora punta de no saber,
un pañuelo de papel seca
la hebra de distancia
que resbala por las mejillas:
suenan los platos,
se afanan los utensilios en las cocinas,
se escucha la conversación del día,
el rumor de la luz que se apaga,
el ruido de la luz que se enciende,

y todo se dispone a partir o llegar
una vez más. 

mercredi 6 mars 2013

Ángel González (1925-2008, Espagne)



D’autres fois

Je voudrais être ailleurs,
ou mieux dans une autre peau,
et savoir si la vie, vue de là,
par la fenêtre d’autres yeux,
est aussi grotesque certains jours.

J’aimerais beaucoup connaître
l’effet abrasif du temps dans d’autres viscères,
vérifier si le passé
imprègne les tissus du même jus âcre,
si tous les souvenirs dans toutes les mémoires
répandent cette odeur
de fruit rance et de jasmin pourri.

J’aurais envie de me regarder
avec les pupilles dures de celui qui me hait le plus,
pour que le mépris
détruise les restes
de tout ce que n’enterrera jamais l’oubli.


Otras veces

Quisiera estar en otra parte,
mejor en otra piel,
y averiguar si desde allí la vida,
por las ventanas de otros ojos,
se ve así de grotesca algunas tardes.

Me gustaría mucho conocer
el efecto abrasivo del tiempo en otras vísceras,
comprobar si el pasado
impregna los tejidos del mismo zumo acre,
si todos los recuerdos en todas las memorias
desprenden este olor
a fruta madura mustia y a jazmín podrido.

Desearía mirarme
con las pupilas duras de aquel que más me odia,
para que así el desprecio
destruya los despojos
de todo lo que nunca enterrará el olvido.

mercredi 27 février 2013

Elena Medel (1985 - Espagne)



Cours de plongée sous-marine

Comme j’anticipe la perte,
un cœur qui flotte et survit
à l’inondation de rêves enfermés dans des bulles.

Comme une carapace contre la victoire,
agendas qui n’abandonnent pas leur cage de savon,
morts sur la plaque de la douche.

Aujourd’hui c’est l’épilogue

les heures construisent leur cercueil à côté de mon oreiller.


Curso de submarinismo

Como anticipo a la pérdida,
un corazón que flota y sobrevive
a la riada de sueños encerrados en burbujas.

Como coraza contra la victoria,
agendas que no abandonan su jaula de jabón,
muertas sobre la placa de la ducha.

Hoy es epílogo

las horas construyen su ataúd junto a mi almohada.



Rêve sale #2

Je m’arrache la peau sèche des lèvres. Tombent, de mes doigts sur
le sol, des copeaux antipathiques et gris. Je demeure quelques minutes
avec les lèvres blessées. Je prends la brosse à dents électrique,
j’oppose sa force à mon silence. La brosse, immédiatement,
se remplit de sang. Les plaies grandissent comme ces parents
qu’on ne visite que d’un été à l’autre. Gênantes, ces blessures
comme des vallées, un cadavre sur la peau sèche de mes lèvres.

Sueño sucio #2

Me arranco la piel seca de los labios. Caen, de mis dedos al
suelo, virutas antipáticas y grises. Permanezco unos minutos
con los labios heridos. Tomo el cepillo de dientes eléctrico,
enfrento su fuerza a mi silencio. El cepillo, de inmediato,
se ha llenado de sangre. Las llagas crecen como esos familiares
a los que sólo visitas de verano en verano. Incómodas; heridas
como valles, un cadáver en la piel seca de mis labios.