.......................................................................................................................................................................................... Photo S.C.
Tartares, Ouzbeks, Nénètses / tout le peuple ukrainien, / et même les Allemands de la Volga / attendent les traducteurs.
Et peut-être, en ce moment, / un Japonais / me traduit en turc / et atteint mon âme.

Ossip Mandelstam


jeudi 5 mai 2022

Sharon Antar (1996 - Argentine)


 

Soir de pluie

 

Je suis rentrée et j’ai quitté mes bottes pour la pluie

très lentement

comme les quitterait un chat

dans l’entrée d’une maison

qui ne serait pas la sienne

mais qui en aurait l’air

 

Maman, il pleut encore à l’intérieur

(ma mère a un nid dans sa tête)

une fois

tandis qu’elle dormait

doucement

je me suis approchée pour le regarder

des œufs partout

maintenant les oiseaux commencent à grandir

et ils piaillent toujours plus fort

 

C’est vrai que dehors il pleut

Mais ici la maison est inondée

Je lis

« comment construire un nid d’oiseau »

J’ai donné un nom à chacun

et je les ai tous oubliés

 

Le docteur nous a interdit de la prévenir

mais je suis arrivée ce jour où il pleuvait

tellement

et je lui ai dit

Maman, il pleut encore ici à l’intérieur

 

Je lui ai dit

Maman, il pleut encore

et je suis rentrée et j’ai quitté mes bottes pour la pluie

très lentement

comme les quitterait un chat

dans l’entrée d’une maison

qui ne serait pas la sienne

mais qui en aurait l’air.

 

Tarde de lluvia

 

Volví y dejé las botas de lluvia

muy lento

como las dejaría un gato

en la entrada de una casa

que no fuera la suya

pero que se le pareciera en algo

 

–Mamá, sigue lloviendo adentro

(mamá tiene un nido en la cabeza)

una vez

mientras ella dormía

dulcemente

me acerqué a mirarlo

huevos de cría por todas partes

ahora los pajaritos empezaron a crecer

y pían cada vez más alto

 

Es verdad que afuera llueve

Pero acá la casa se inunda

yo leo

“cómo construir nidos de ave”

A cada uno le puse un nombre

y a todos los fui olvidando

 

El médico nos prohibió avisarle

pero llegué ese día que llovía

tanto

y le dije

mamá, sigue lloviendo acá dentro

 

le dije

mamá, sigue lloviendo

y volví y dejé las botas de lluvia

muy lento

como las dejaría un gato

en la entrada de una casa

que no fuera la suya

pero que se le pareciera en algo.

 

 

Elle m'aimait tellement que j’ai dû la tuer

 

ma mère avait un nid dans sa tête

une fois

tandis qu’elle dormait

je me suis approchée pour le regarder

des petits d’oiseaux partout

un bruit assourdissant

elle m’aimait tellement, je sais

ne dis rien, pas un mot

moi aussi je l’aimais

je lui ai offert un chapeau en osier, très jaune

tandis qu’elle dormait, quelle élégance

des petits d’oiseaux partout

et avec quelles blessures, je sais

ne dis rien

pas un mot

pas un mot.

 

Me quería tanto que tuve que matarla

 

mamá tenía un nido en la cabeza

una vez

mientras dormía

me acerque a mirarlo

crías de pájaros por todas partes

un ruido ensordecedor

me quería tanto, yo sé

no digas ni una palabra

yo también la quería

le regalé un sombrero de mimbre, muy amarillo

mientras dormía qué elegante

cría de pájaros por todas partes

y con qué llagas, ya sé

no lo digas

ni una palabra

ni una palabra.

 

 

Rire et furie

 

Les chamans disent que nous marchons

avec la mort à deux pas

qu’elle est toute entière

rire et fureur

s’écrasant dans la nuit

que ce sont des pas dans la forêt

et non des clous

comme tu le croyais

ce sont des pas dans la nuit et

pas

des clous

comme tu le disais

une boue noire

où s’allonger

une boue noire

pensais-tu

mais surviennent

la mort et son rire

alors tu flottes

tu flottes

tu flottes.

 

Risa y furia

 

Dicen los chamanes que caminamos

con la muerte a dos pasos

que toda ella

es risa y furia

estrellándose en la noche

que son pasos en el bosque

y no clavos

como pensabas

que son pasos en la noche y

no

clavos

como decías

un fango negro

donde tirarse

un fango negro

pensabas

pero ocurre la

muerte y su risa

entonces flotás

flotás

flotás.

 

vendredi 15 avril 2022

Regina José Galindo (1974 - Guatemala)

                                                                         carnet de l'artiste Catherine Ursin
 

 
La mort n’a pas de métaphore
elle est simple et claire

tu arrêtes de fonctionner
tu restes gelé au milieu de tout

la montre
– pendant ce temps –
continue de fonctionner


La muerte no tiene metáfora
es simple y clara

dejás de funcionar
te quedás tieso en medio del todo

el reloj
–mientras–
sigue funcionando





Pressé sur mes entrailles
il demeure
Ça fait un an qu’il vit avec moi
à me sucer le sang
ma sueur
mon sexe

J’ai essayé un avortement
mais cet amour
ne connaît pas la mort.



Prensado a mis entrañas
permanece

Hace un año vive conmigo
chupando mi sangre
mi sudor
mi sexo.

He intentado un aborto
pero este amor
no conoce la muerte.





Je suis un lieu commun
comme l’écho des voix
le visage de la lune.

J’ai deux nichons
– tout petits –
le nez oblong
la taille du peuple.

Myope
de langue vulgaire,
les fesses qui tombent,
la peau d
orange.

Je me mets devant la glace
et je me masturbe.

Je suis femme
la plus ordinaire
parmi les ordinaires.



Soy un lugar común
como el eco de las voces
el rostro de la luna.

Tengo dos tetas
–diminutas–
la nariz oblonga
la estatura del pueblo.

Miope
de lengua vulgar,
nalgas caídas,
piel naranja.

Me sitúo frente al espejo
y me masturbo.

Soy mujer
la más común
entre las comunes.





Ma grand-mère ne m’a pas laissé
une poupée
un bijou
un je t’aime

elle m’a laissé
– en revanche –
beaucoup de rancunes
enveloppées dans un mouchoir rouge
qui disait :

personnel et intransmissible



Mi abuela no me dejó
una muñeca
una joya
un te quiero

me dejó
–en cambio–
muchos rencores
envueltos en un pañuelo rojo
que decía:

personal e intransmisible





Le Paradis qui apparaît dans la Bible n’est pas le même que celui
  où je suis née.
Ici on tire des cheveux
On arrache des ongles
Enlève des langues
Défonce des culs
Extirpe des mamelons
Viole des vagins
Coupe des doigts
Ampute des jambes
Cogne des visages
Quitte des têtes
Flingue des cœurs
Poignarde des dos
Pisse sur des corps

Et brûle des entrailles



El Paraíso que sale en la Biblia no es el mismo en el que nací.
Acá halan pelos
Arrancan uñas
Sacan lenguas
Rompen culos
Extirpan pezones
Violan vaginas
Cortan dedos
Amputan piernas
Golpean rostros
Quitan cabezas
Balean corazones
Acuchillan espaldas
Orinan cuerpos
Y queman entrañas




jeudi 17 mars 2022

Víctor Manuel Pinto (1982 – Venezuela)

 

JE VAIS SEUL AVEC MON RYTHME, MON FIL DE LAINE ET MON AIGUILLE

Enriqueta Arvelo Larriva

en haut : sexe, sexe, sexe, on finit dehors à peine le jour commence parmi la disposition logique des rues, en haut : la logique nous fait monter, nous oblige à descendre, parmi la masse des gens qui trébuchent, en haut : toujours et seulement Moi qui suis si seul, les autres n’en savent rien (Moi, je sais) ils trainent, (Moi, je sais) ils violent, (Moi, je sais) ils mentent, (Moi, je sais) ils tuent, (Moi, je sais) ils crachent, (Moi, je sais) ils punissent, (Moi, je sais) ils jugent, (Moi, je sais) ils masturbent, (Moi, je sais) ils désirent, (Moi, je sais) ils font peur, (Moi, je sais) ils calculent : oral, vaginal et positions, (Moi, moi, moi) un seul tir dans la tête, un coup de pied dans le ventre, je lui arrache les dents, je lui dirais, je lui ai dit, j’ai pensé, j’ai cru, c’est lui, c’est pas elle, tue-la, tue-le, rentrer le ventre et redresser la poitrine, rentrer le ventre et redresser les seins : sexe, sexe, sexe : anal pour elle, anal pour lui, dans ta bouche, dans ma bouche, sur les épaules : tout vient d’en haut.

 

VOY SOLO CON MI RITMO Y MI ESTAMBRE Y MI AGUJA

Enriqueta Arvelo Larriva

 arriba: sexo, sexo, sexo, acabamos afuera apenas empieza el día entre la lógica disposición de las calles, arriba: la lógica nos hace subir, nos obliga a bajar, entre la masa de personas que se tropiezan, arriba: siempre y sólo Yo que está tan solo, los demás nada saben (Yo, sé) arrastran, (Yo, sé) violan, (Yo, sé) mienten, (Yo, sé) matan, (Yo, sé) escupen, (Yo, sé) castigan, (Yo, sé) juzgan, (Yo, sé) masturban, (Yo, sé) desean, (Yo, sé) asustan, (Yo, sé) calculan: oral, vaginal y posiciones, (Yo, yo, yo) un sólo tiro en la cabeza, una patada por la barriga, yo le saco los dientes, yo le diría, yo le dije, yo pensé, yo creí, él es, ella no es, mátala, mátalo, meter la barriga y levantar el pecho, meter la barriga y levantar los senos: sexo, sexo, sexo: anal para ella, anal para él, en tu boca, en mi boca, encima de los hombros: todo viene de arriba.