.......................................................................................................................................................................................... Photo S.C.
Tartares, Ouzbeks, Nénètses / tout le peuple ukrainien, / et même les Allemands de la Volga / attendent les traducteurs.
Et peut-être, en ce moment, / un Japonais / me traduit en turc / et atteint mon âme.

Ossip Mandelstam


dimanche 23 juin 2019

Camila Evia (1987 – Argentine)




Ridicules III



––––––– Travaillant en systèmes circulaires
Achetant des drogues fluorescentes ––––––

–––– Accomplissant les ordres sans surprise
Enviant l’ascension des faucons ––––

–––– Avalant les pièces contaminées
de leurs chiffres rances –––––––––––––––

Tuant des porcs sans but pour écrire
les biographies de leurs enfants –––––––––––

––––––– Collectionnant des figures de poètes
en cuivre où des puissants vivent sans château
et ils tirent les rideaux tout en aboyant
flatteries et condoléances qui cachent l’éclat
du sang sous la lune ––––––––––––––




Ridículos III



––––––– Trabajando en sistemas circulares
Comprando drogas fluorescentes –––––––

–––– Cumpliendo sus órdenes sin sorpresa
Envidiando el ascenso de los halcones –––

––––Tragando las monedas contaminadas
de sus rancios números –––––––––––––––

Matando cerdos sin objetivo para escribir
las biografías de sus hijos –––––––––––––

––––––– Coleccionando figuras de poetas
de cobre donde viven poderosos sin castillo
y se corren las cortinas mientras ladran
halagos y condolencias que esconden el brillo
de la sangre bajo la luna ––––––––––––––


Janina Camacho (1981 – Bolivie)







Du corps


Le mirage de mon corps s’embrouille
lourd de nœuds qui n’attachent pas de blessure
Tisse et tisse la blessure du naufrage
Aucune mémoire pour défaire mon œil aveugle
aucune ancre pour changer le destin




Del cuerpo


El espejismo de mi cuerpo se enreda
cargado de nudos que no atan heridas
Teje que teje la herida del naufrago
No hay memoria que deshile mi ojo ciego
ni ancla que cambie al destino


dimanche 16 juin 2019

Jaime Sáenz (1921-1986, Bolivie)




  Combien dure la nuit?

  En fait personne ne le sait, bien qu’on lui ait assigné une durée de douze heures, pour des raisons d’ordre purement pratique.
  Ce qui est sûr c’est que la nuit dure dans l’espace, tandis que le jour dure dans le temps.
  Ce qui explique qu’à toute heure du jour on rencontre des régions où la nuit demeure.
  Ces régions s’identifient avec la mousse, avec le métal et avec le vent,
  avec un silence communicatif, qui surgit des pierres, et qui se suspend dans le vide.
  Ces régions ont aussi l’habitude de se trouver dans certains visages, qui nous apparaissent furtivement dans les rues, en plein jour, et nous transmettent un message.
  Les régions où la nuit demeure, en plein jour, se trouvent ici, sur ce papier,
  Et aussi là-bas, sur l’autre papier.
  Et elles se trouvent dans de nombreux endroits, chez de nombreuses personnes, chez de nombreux animaux, et dans de nombreux objets.
  Au premier regard, et même au toucher et à l’odeur, on peut reconnaître ces régions.

  Dans un talisman d’étain, oublié depuis des années dans un tiroir,
  sur une enveloppe de couleur obscure, avec une inscription devenue illisible,
  tu trouveras une région que la nuit habite ;
  dans ces pierres du chemin qui semblent t’attendre, et semblent te regarder.
  Dans une clé, qui ne sert plus, abîmée, qui se cache dans ta poche,
  dans cette cicatrice, apparue sans savoir comment, sur ta main gauche
  – dans une concavité de ton crâne, qui te démange souvent sans savoir pourquoi,
  tu trouveras une région que la nuit habite.
  Et tu la trouveras dans ce rayon de lumière, qui se filtre par la fenêtre,
  et qui éclaire le vol d’une mouche bleue.




  ¿Cuánto dura la noche?

  En realidad nadie sabe, aunque le haya sido asignada una duración de doce horas, por razones de orden puramente práctico.
  Lo cierto es que la noche dura en el espacio, mientras que el día sólo dura en el tiempo.
  Así se explica el que a toda hora del día, uno encuentre regiones en que la noche mora.
  Tales regiones se identifican con el musgo, con el metal, y con el viento;
  con un silencio comunicativo, que surge de las piedras, y que se suspende en el vacío.
  Tales regiones suelen encontrarse asimismo en algunos rostros, que se nos aparecen fugitivamente por las calles y que nos transmiten un mensaje.
  Las regiones en que mora la noche, en pleno día, se encuentran aquí, en este papel,
  y también allá, en el otro papel.
  Y se encuentran en muchos lugares, en muchas personas, en muchos animales, y en muchos objetos.
  A la primera mirada, y aun por el tacto y por el olor, uno puede reconocer estas regiones.

  En un talismán de estaño, por muchos años olvidado en alguna gavera;
  en un sobre de color oscuro, con una inscripción que no se lee ya,
  encontrarás una región que habita la noche;
  en esas piedras del camino que parecen esperarte, y parecen mirarte.
  En alguna llave, inservible ya, y venida a menos, que se esconde en tu bolsillo;
  en esa cicatriz, que ha aparecido sin saberse cómo, en tu mano izquierda
  –en alguna concavidad de tu calavera, que muchas veces te escuece sin saberse por qué,
  encontrarás una región que habita la noche.
  Y la encontrarás en ese rayo de luz, que se filtra por la ventana,
  y que alumbra el vuelo del moscardón.






  Qu’est-ce que la nuit ? – se demande-t-on aujourd’hui et toujours.
  La nuit, une révélation non révélée.
  Peut-être un mort puissant et tenace,
  peut-être un corps perdu dans la nuit même.
  En fait, une profondeur, un espace inimaginable.
  Une entité ténébreuse et subtile, peut-être semblable au corps qui t’habite,
  et cache sans doute de nombreuses clés de la nuit.

*

  Quand je pense au mystère de la nuit, j’imagine le mystère de ton corps,
  qui n’est qu’une manière d’être de la nuit ;
  je sais vraiment que le corps qui t’habite n’est rien d’autre que l’obscurité de ton corps ;
  et cette obscurité se diffuse sous le signe de la nuit.
  Dans les concavités infinies du corps, il existe d’infinis royaumes de l’obscurité ;
  et c’est quelque chose qui appelle à la méditation.
  Ce corps, fermé, secret et interdit ; ce corps, étranger et redoutable,
  et jamais deviné, ni pressenti.
Et c’est comme un éclat, ou comme une ombre :
on ne peut le sentir que de loin, au tréfonds, et avec une solitude excessive, qui ne t’appartient pas.
  Et on ne peut le sentir qu’avec une intuition, une température, et une douleur qui ne t’appartiennent pas.

  Si quelque chose me saisit d’effroi, c’est l’image qui m’imagine, dans la distance ;
  on entend une respiration au fond de moi. Le corps respire au fond de moi.
  L’obscurité m’inquiète – la nuit du corps m’inquiète.
  Le corps de la nuit et la mort du corps, ce sont des choses qui m’inquiètent.

*

  Et je me demande :
  Qu’est-ce que ton corps ? Je ne sais pas si tu t’es déjà demandé qu’est-ce que ton corps.
  C’est une transe grave et difficile.
  Moi je me suis approché une fois de mon corps ;
  et comprenant que je ne l’avais jamais vu, même si je le portais sur mon dos,
  je lui ai demandé qui il était ;
  et une voix, dans le silence, m’a dit :

  Je suis le corps qui t’habite, et je suis ici, dans l’obscurité, et je te pleure, et je te vis, et je te meurs.
  Mais je ne suis pas ton corps. Je suis la nuit.




  ¿Qué es la noche? –uno se pregunta hoy y siempre.
  La noche, una revelación no revelada.
  Acaso un muerto poderoso y tenaz,
  quizá un cuerpo perdido en la propia noche.
  En realidad, una hondura, un espacio inimaginable.
  Una entidad tenebrosa y sutil, tal vez parecida al cuerpo que te habita,
  y que sin duda oculta muchas claves de la noche.

*

  Cuando pienso en el misterio de la noche, imagino el misterio de tu cuerpo,
  que es sólo una manera de ser de la noche;
  yo sé de verdad que el cuerpo que te habita no es sino la oscuridad de tu cuerpo;
  y tal oscuridad se difunde bajo el signo de la noche.
  En las infinitas concavidades de tu cuerpo, existen infinitos reinos de la oscuridad;
y esto es algo que llama a la meditación.
  Este cuerpo, cerrado, secreto y prohibido; este cuerpo, ajeno y temible.
  y jamás adivinado, ni presentido.
  Y es como un resplandor, o como una sombra:
  sólo se deja sentir desde lejos, en lo recóndito, y con una soledad excesiva, que no te pertenece a ti.
  Y sólo se deja sentir con un pálpito, con una temperatura,
  y con un dolor que no te pertenecen a ti.

  Si algo me sobrecoge, es la imagen que me imagina, en la distancia;
  se escucha una respiración en mis adentros. El cuerpo respira en mis adentros.
  La oscuridad me preocupa –la noche del cuerpo me preocupa.
  El cuerpo de la noche y la muerte del cuerpo, son cosas que me preocupan.

*

  Y yo me pregunto:
  ¿Qué es tu cuerpo? Yo no sé si te has preguntado alguna vez qué es tu cuerpo.
  Es un trance grave y difícil.
  Yo me he acercado una vez a mi cuerpo;
  y habiendo comprendido que jamás lo había visto, aunque lo llevaba a cuestas,
  le he preguntado quién era;
  y una voz, en el silencio, me ha dicho:
  Yo soy tu cuerpo que te habita, y estoy aquí, en las oscuridades, y te duelo, y te vivo, y te muero.
  Pero no soy tu cuerpo. Yo soy la noche.