.......................................................................................................................................................................................... Photo S.C.
Tartares, Ouzbeks, Nénètses / tout le peuple ukrainien, / et même les Allemands de la Volga / attendent les traducteurs.
Et peut-être, en ce moment, / un Japonais / me traduit en turc / et atteint mon âme.

Ossip Mandelstam


samedi 4 juillet 2026

Corina Oproae (1973 - Roumanie / Espagne)

 

comment enterrer le père dans un poème

  

avec Silvia Goldman

  

tu choisis l’endroit de la forêt

 

tu le fais avant de commencer

à penser le poème

 

tu imagines la forêt

jusqu’à ce que les arbres

avec leurs racines troncs et branches

deviennent réels

jusqu’à ce qu’en lui plus rien

ne soit imaginé

 

tu rallonges le chemin vers le lieu

comme si tu mâchais des fleurs blanches

d’acacia

des souvenirs du réel

que tu regardes avec des yeux exorbités

dans tes cauchemars

tu sais que la forêt existe

alors tu t’arrêtes et la contemples

en grimpant la colline

avec cette broche incandescente

qu’on appelle soleil

à la base du crâne

 

tu sens la température du corps

en hausse

ton état d’agrégation

en danger

 

tu respires profond

et te mets à courir

jusqu’à ce que ta main touche

le premier arbre

 

tu crois venu le moment

de commencer à penser le poème

mais il se présente à toi déjà à moitié fait

 

(la tombe que tu es venue creuser

cherche autour son bout de terre)

 

le poème

a été pensé

à partir du moment où tu as choisi

l’endroit de la forêt

maintenant il se montre impatient

il cherche le chemin vers le sens

il prend forme et sa voix résonne claire

comme un cri dans une salle de dissection

 

il dit

un père est un père

 

et tu acquiesces

et tu dis

 

oui c’est un poème sur un père

 

oui c’est poème sur une tombe

où enterrer le corps d’un père

 

et alors que tu prononces la phrase

il pousse un père dans chaque arbre que tu regardes

et il s’enlace au tronc

et tu peux tendre la main

et le toucher

 

(même si tu n’interviens pas

la tombe sera creusée à l’endroit adéquat

et sur le ton adéquat)

le père disparaît

comme un bonhomme de neige

le poème grelotte de froid

c’est un patient sous sédatif

dans une salle d’opération

qui répète à voix haute

 

un père est un père

 

un père est un père

 

et sa voix berce une fille

qui écrit un poème qui est une tombe dans une forêt

 

tu synchronises ta voix

avec le poème et tu dis

 

un père qui enlace un arbre est un père

un père qui fond comme la neige quand il enlace un arbre est un père

un père qui creuse la terre comme un cerf est un père

 

et tu comprends

que ce n’est ni le père ni la neige ni le cerf

qui a recours au poème

c’est le poème lui-même

qui décide

quand le père disparaît

quand la neige fond

ou si le cerf se montre

 

c’est le poème lui-même qui fait

que les bois traversent les noms

ou qu’ils plantent leur pointe dans les voyelles

d’un pronom qui agonise

 

(il n’y a ni lieu ni ton adéquat

et la tombe se creuse elle-même au seul endroit possible)

 

comme si tu voulais démontrer ta confiance

en ce que le poème suggère

tu te prépares au cas où le cerf reviendrait

frapper les consonnes qui couvrent

la pierre et la mousse de la démémoire

 

le poème trouve sa cohérence

et tu entres dans ce même vers

sur la pointe des pieds

tu glisses dans la mains de cette fille

toujours perdue dans la forêt

la poignée de terre que partout tu emportes avec toi

et tu écoutes comment elle la jette

sur le corps du père et murmure

 

ce poème est une tombe

 

ce poème                    est une tombe

 ce poème est une tombe


Emma Villazón (1983-2015, Bolivie)

 

 

Ballade de Sophie Podolski contre la disparition

 

à Belano

 

Je n’ai pas disparu, je suis dans un rêve,

revêtue d’un autre vent de rêve,

où je ne peux me fier aux noms

à mon corps ni aux jours à venir.

 

Je tiens face à l’imprévisible et je vis

comme devant une corrida

où je brandis et plante une épée

d’innombrables fois dans des échines muettes,

en attendant l’ASSAUT

que j’invoque comme une armée,

pour que mon être éclate

et que le mezcal et les absents me parlent.

 

Je n’ai pas disparu, je cogite dans ma chambre, oiselle curieuse,

sur les exécutions du temps. Je ne me protège pas.

Masqués les siècles vibrent au-dehors,

espions de mes mots sans retour.

 

Personne ne pourra réparer personne,

comme un parchemin ou un peuple d’étoiles.

Je n’ai pas disparu, je trace avec folie ou d’un pinceau adolescent

des dessins de scorpions sur la fenêtre, j’en fais des centaines

sur mon reflet ; ma poitrine est envahie par du sable,

comme une horloge dans un désert avancé.

 

 

Balada de Sophie Podolski contra la desaparición

 

a Belano

 

No he desaparecido, estoy en un sueño

revestida por otro viento de sueño,

en el que no puedo fiarme de los nombres

de mi cuerpo ni de los días venideros.

Sigo ante lo errático y vivo

como ante una corrida de toros

en la que enarbolo y clavo una espada

infinitas veces contra lomos mudos,

esperando el ASALTO

convocándolo como a un ejército,

para que me estalle el ser

y me hablen el mezcal y los idos.

 

No he desaparecido, cavilo en mi cuarto, pájara curiosa,

sobre las ejecuciones del tiempo. No me protejo.

Enmascarados vibran afuera los siglos,

espías de mis vocablos sin regreso.

 

Nadie podrá componer a nadie,

ni como a un pergamino o pueblo de estrellas.

No he desaparecido, trazo con locura o pincel adolescente

dibujos de alacranes en la ventana, hago miles

sobre mi reflejo; invadido está mi pecho de una arena

como reloj en avanzado desierto.

 

lundi 29 septembre 2025

Soledad Castresana (1979 - Argentine)

 



Tabou

 

Si on me coupe les deux seins, est-ce que je vais

pouvoir enfin marcher dans la rue la chemise

ouverte sans soutien-gorge pour que l’air

me baise la peau les jours de chaleur ?

 

Non. On n’a pas le droit non plus de montrer les cicatrices.

 

 Tabú

 

¿Será que si me cortan las dos teta, por fin

voy a poder andar por la calle con la camisa

abierta y sin corpiño para que el aire

me bese la piel en los días de calor?

 

No. Tampoco nos dejan mostrar las cicatrices.

 

 

Extraction de fibroadénome

  

On m’a obligée à retirer

le vernis noir de mes ongles,

les dix bagues, les cinq boucles d'oreilles,

le bracelet de cheville, les deux colliers,

mais j’ai réussi à mettre dans la salle d’opération

l’élastique crasseux

qui serrait ma petite tresse, ces cheveux

que je n’avais pas coupés en me rasant.

Je me suis réveillée triomphante. Je me fichais

aussi bien du résultat de la biopsie

que de la suture au mamelon.

  

Extracción de fibroadenoma

  

Me habían obligado a quitarme

el esmalte negro de las uñas,

los diez anillos, los cincos aros,

la tobillera, los dos collares,

pero logré meter al quirófano

el elástico mugriento

que apretaba mi trencita, ese pelo

que no había cortado cuando me rapé.

Desperté triunfante. No me importaba

el resultado de la biopsia,

ni la costura en el pezón.

 

 

Curetage

  

Je n’ai pas pu finir de nettoyer toute seule. Parfois

on ne peut pas tout faire. Il faut l’accepter.

 

Laisser quelqu’un d’autre gratter les parois de ton utérus

avec une petite cuillère aiguisée tandis que tu dors

profondément pour la première fois depuis longtemps

c’est aussi une forme d'amour.

  

Legrado

  

No pude terminar de limpiar sola. A veces una

no puede con todo. Hay que aceptarlo.

 

Hacer que otro raspe las paredes de tu útero

con una cucharita afilada mientras dormís

profundo por primera vez en mucho tiempo

es también una forma del amor.

 

 

Femme avec des marques sur l’abdomen

  

Au centre de mon abdomen j’ai un puits,

la cicatrice parfaite de la fille.

Ronde comme le monde, un étang

obscur où se noyer. Plus bas,

j’ai la marque de la mère :

une entaille tordue.

  

Mujer con marcas en el abdomen

  

En el centro del abdomen tengo un pozo,

la cicatriz de hija que es perfecta.

Redonda como el mundo, un estanque

oscuro donde hundirse. Más abajo,

tengo la marca de madre:

un tajo chueco.

 

 

Interruption involontaire

  

J’ai expulsé presque tous tes tissus et ton sang.

Expulser

c’est le mot qu’on utilise dans ces cas-là.

Mais je préfère dire que tu t’en allais.

J’aurais dû rassembler tes restes,

les mettre en terre. Mais non :

j’ai ouvert la douche et je suis restée là

à regarder les dessins que tu faisais avec l’eau.

Il n’y a pas moyen, t’ai-je dit, d’être dans ce monde

sans quelques parties dures.

  

Interrupción involuntaria

  

He expulsado casi todos tus tejidos y tu sangre.

Expulsar

es la palabra que se usa en estos casos.

Aunque yo prefiero decir que te ibas yendo.

Tendría que haber juntado esos restos tuyos,

haberlos puesto en la tierra. Pero no:

abrí la ducha y me quedé mirando

los dibujos que hacías con el agua.

No hay manera, te dije, de estar en este mundo

sin algunas partes duras.