.......................................................................................................................................................................................... Photo S.C.
Tartares, Ouzbeks, Nénètses / tout le peuple ukrainien, / et même les Allemands de la Volga / attendent les traducteurs.
Et peut-être, en ce moment, / un Japonais / me traduit en turc / et atteint mon âme.

Ossip Mandelstam


mercredi 10 février 2016

Miyó Vestrini (1938-1991, Venezuela)






La moitié de ce qui arrivera à mon fils
sera de ma faute.
C’est bien.
Je le dis comme ça,
couverte de colliers et de grains de beauté,
vingt-quatre heures après t’avoir envoyé à Paris,
que tu saches ce que c’est d’être loin de la maison.
Me parvient
ton visage d’adolescent dépeigné,
levé vers un professeur impatient de redresser
ce riche petit vieux.
Il faut être fort,
te disent-ils :
seulement si tu l’es tu auras le droit de fêter
tes dix-huit ans
et renifler la cocaïne que tu veux.
Et vomir sur la vaisselle de ta mère
lors du dîner offert
pour célébrer ton retour.
Pour le moment,
le froid te secoue dans le dortoir des grands
et tu serres la médaille offerte par ta petite copine
à l’aéroport.
Je n’en ai pas fini avec toi, disait la carte
je préfère que d’autres le fassent.
Et je signais:
maman qui t’aime.
Ils t’ont sorti de la galerie des glaces
pour que tu n’abîmes pas le design de l’architecture hollandaise.
Même avant ton arrivée
elle souffrait du baby blues
parce que,
ah, gémissait-elle,
je ne suis pas préparée pour être mère.
Maintenant c’est toi
qui n’es pas préparé pour être fils.
Tu détestes ce qui est bien,
tu détestes ce qui est mal.
Tu es perdu entre le Père Lachaise
et la rue Delambre.
Il n’y a pas autant de souvenirs que tu le voudrais.
Déjà tu joues avec l’immortalité :
pauvre rat,
tu ne vaux pas grand-chose dans l'enchère,
te crient les passants à la tombée du jour.
Tu regardes le papier hygiénique
imprégné de ton caca d’enfant triste.
D’enfant mauvais
envoyé à Paris avec une plaque au cou :
mineur voyageant seul.



La mitad de lo que le ocurra a mi hijo,
será culpa mía.
Qué bien.
Lo digo así,
recubierta de collares y lunares,
veinticuatro horas después de enviarte a Paris,
y supieras lo que es estar lejos de casa.
Llega hasta a mí
tu rostro de adolescente despeñado,
levantado hacia un profesor ansioso de enderezar
a este pequeño viejo rico.
Hay que ser fuerte,
te dicen:
sólo si lo eres tendrás derecho a cumplir
dieciocho años
y oler la cocaína que quieras.
Y vomitarte sobre la vajilla de tu madre
en la cena ofrecida
para celebrar tu regreso.
Por ahora,
te sacude el frio en el dormitorio de los grandes
y aprietas la medalla que te regaló tu novia
en el aeropuerto.
No he terminado contigo, decía la tarjetica,
prefiero que lo hagan otros.
Y firmaba:
mami te quiere.
Te sacaron de la galería de espejos
para que no rompieras el diseño de la arquitectura holandesa.
Aun antes de tu llegada
ella sufría de baby blues
porque,
¡ay!, gemía,
no estoy preparada para ser madre.
Ahora eres tú,
quien no está preparado para ser hijo.
Odias lo que está bien,
odias lo que está mal.
Estás perdido entre Le Pere Lachaise
y la rue Delambre.
No hay suficientes recuerdos como tú quisieras.
Ya juegas con la inmortalidad:
pobre rata,
qué poco vales en la apuesta,
te gritan los transeúntes a la caída del sol.
Miras el papel higiénico
impregnado de tu caca de niño triste.
De niño malo
enviado a París con un recuadro en el cuello:
menor viajando solo.



J’ai plié tes chemises avec soin
et vidé le tiroir de la table de nuit.
Étant donné la magnitude de ma douleur
j’ai lu Marguerite Duras,
elle hostile et doucereuse,
tricotant un châle pour son amant.
Au bout de cinq jours
j’ai ouvert les rideaux.
La lumière tombait sur le dessus-de-lit tâché de graisse,
le sol rempli de déchets,
l’encadrement de la porte tout écaillé.
Tant de douleur
pour des choses si laides.
J’ai regardé encore une fois son visage de rat
et j’ai tout jeté par le vide-ordures.
La voisine,
alarmée par un tel volume de poubelle,
m’a demandé si je me sentais bien.
Ça fait mal je lui ai dit.
Dans la boîte aux lettres ils ont déposé un mot anonyme :
« qui possède un amour
qu’il en prenne soin
qu’il en prenne soin
et ne salisse pas le vide-ordures de la communauté.».



Doblé con cuidado sus camisas
y vacié la gaveta de la mesa de noche.
Dada la magnitud de mi dolor,
leí a Marguerite Duras,
hostil y dulzona ella,
tejiendo un chal para su amado.
Al quinto día
abrí las cortinas.
La luz cayó sobre el cubrecamas manchado de grasa,
el piso lleno de desechos,
el marco de la puerta descascarado.
Tanto dolor,
por cosas tan feas.
Miré una vez más su cara de ratón
y tiré todo por el bajante de la basura.
La vecina,
alarmada por semejante volumen de basura,
me preguntó si me sentía bien.
Duele, le dije.
En mi buzón colocaron un anónimo:
“el que tenga un amor
que lo cuide
que lo cuide
y que no ensucie el bajante de basura de la comunidad”.



Miyó Vestrini, née en France en 1938 sous le nom de Marie José Fauvelles, s'est suicidée le 29 novembre 1991 au Venezuela, où elle vivait depuis son enfance.