.......................................................................................................................................................................................... Photo S.C.
Tartares, Ouzbeks, Nénètses / tout le peuple ukrainien, / et même les Allemands de la Volga / attendent les traducteurs.
Et peut-être, en ce moment, / un Japonais / me traduit en turc / et atteint mon âme.

Ossip Mandelstam


jeudi 2 avril 2015

Chantal Maillard (1951 - Espagne)





Initiation

Je grandis du néant.
Mes yeux sondent
la clarté diffuse
mes mains
se posent et sondent
j’ouvre des trous
mon corps des trous
dans le ciel des trous
je sonde les étoiles
des trous qui pleuvent
et c’est une douleur
la douleur pénètre
mon corps sonde
la douleur peut-être
le plaisir
cherche
découvre le moi
ma bouche dit
je reviens sur moi-
même et je sonde
il y a tant d’aveuglement
je ferme les yeux
je ferme tout
et soudain je m’ouvre
je vois
je vois ce qu’il n’y a pas
je vois
je grandis du néant.


Iniciación

Estoy creciendo de la nada.
Mis ojos tantean
la claridad difusa
mis manos
se posan y tantean
abro agujeros
mi cuerpo agujeros
en el cielo agujeros
tanteo las estrellas
agujeros que llueven
y es dolor
y el dolor penetra
mi cuerpo tantea
el dolor tal vez
el gozo
indaga
descubre el mí
mi boca dice
vuelvo sobre mí
misma y tanteo
¡es tanta la ceguera!
cierro los ojos
lo cierro todo
y de repente me abro
veo
veo lo que no hay
veo
estoy creciendo de la nada.



L’infini n’existe pas

L’infini n’existe pas :
l’infini est la surprise des limites.
Quelqu’un constate son impuissance
puis la prolonge au-delà de l’image, dans l’idée,
et naît l’infini.
L’infini est la douleur
de la raison qui assaille notre corps.
L’infini n’existe pas, mais l’instant si :
ouvert, atemporel, intense, dilaté, solide ;
en lui un geste se fait éternel.
Un geste est une trajet et une trajectoire,
un estuaire, un delta de corps qui confluent,
plus qu’un trajet un point, une explosion,
un geste n’est ni le début ni la fin de rien,
il n’y a pas de volonté dans le geste, mais un impact ;
un geste ne se fait pas : il arrive.
Et quand quelque chose arrive il n’y a pas d’échappatoire :
tout regard a son lieu dans l’éclat,
toute voix est un signe, tout mot fait
partie du même texte.


No existe el infinito

No existe el infinito:
el infinito es la sorpresa de los límites.
Alguien constata su impotencia
y luego la prolonga más allá de la imagen, en la idea,
y nace el infinito.
El infinito es el dolor
de la razón que asalta nuestro cuerpo.
No existe el infinito, pero sí el instante:
abierto, atemporal, intenso, dilatado, sólido;
en él un gesto se hace eterno.
Un gesto es un trayecto y una trayectoria,
un estuario, un delta de cuerpos que confluyen,
más que trayecto un punto, un estallido,
un gesto no es inicio ni término de nada,
no hay voluntad en el gesto, sino impacto;
un gesto no se hace: acontece.
Y cuando algo acontece no hay escapatoria:
toda mirada tiene lugar en el destello,
toda voz es un signo, toda palabra forma
parte del mismo texto.



Tu ne mettras pas de nom au feu

Tu ne mesureras pas la flamme
avec des mots dictés par la tribu,
tu ne mettras pas de nom au feu,
tu ne mesureras pas sa portée.
Toutes les flammes sont le même feu.
Mon corps est une torche qui éclaire l’effroi
que la raison élabore dans ses ténèbres.
Il faut regarder le corps, bien à l’intérieur,
toucher le centre ardent, l’ouvrir et propager
la jouissance de la lave.
Qu’importe entre quelle hanche
dans quelle poitrine elle glisse,
qu’importe la stature, le sexe ou la matière
puisque tous nous marchons sur le même bûcher.
Tu ne mesureras pas la flamme avec des mots qui cachent
les vieux sentiments des hommes.


No pondrás nombre al fuego

No medirás la llama
con palabras dictadas por la tribu,
no pondrás nombre al fuego,
no medirás su alcance.
Todas las llamas son el mismo fuego.
Mi cuerpo es una antorcha que alumbra los espantos
que la razón constituye en sus tinieblas.
Hay que mirar al cuerpo, muy adentro,
tocar el centro ardiente, abrirlo y propagar
el gozo de la lava.
No importa en qué caderas,
en qué pecho resbale,
no importa la estatura, el sexo o la materia
pues todos caminamos sobre la misma pira.
No medirás la llama con palabras que encubren
los viejos sentimientos de los hombres.



L’autre rive

Un jour, quand l’air pèsera comme une terre assoiffée sur les corps nus, peut-être parviendra-t-elle à être la voix de ce pèlerin qui s’est tu ou l’eau qui, goutte à goutte, glisse sur sa poitrine.
Il n’a jamais été sur l’autre rive, il sait que là-bas les dieux dorment dans la poussière. Et il sait que lorsqu’un homme par hasard s’endort sur l’autre rive – ce lieu qui toujours occupe le regard – ils se réveillent et se contemplent en lui.
Si cet homme, alors, se réveille, il devient un miroir qui éclate avec le soleil.


La otra orilla

Algún día, cuando el aire pese como tierra sedienta sobre los cuerpos desnudos, tal vez alcance a ser la voz de aquel peregrino que enmudeció o el agua que, gota a gota, resbala por su pecho.
Él nunca estuvo en la otra orilla pues sabe que allí los dioses duermen en el polvo. Y sabe que cuando un hombre por azar se duerme en la otra orilla –ese lugar que siempre ocupó la mirada– ellos se despiertan y se contemplan en él.
Si ese hombre, entonces, se despierta, se convierte en espejo y estalla con el sol.